Famille : Muraenidae

Texte © Dr. Giuseppe Mazza

Traduction en français par Michel Olivié

La Murène-tigre des récifs (Scuticaria tigrina) est une murène longue et mince qui a perdu ses nageoires © Barry Fackler
Parmi les poissons au corps serpentiforme des mers tropicales on observe des solutions évolutives étonnamment diverses.
Les grandes murènes comme Gymnothorax funebris ou Gymnothorax javanicus constituent la version la plus robuste et la plus puissante de cette conformation physique.
Tout en conservant leur forme allongée caractéristique ce sont des prédatrices qui dépassent 2 mètres de long.
Elles présentent avec leur masse musculaire et leurs fortes mâchoires un corps anguilliforme bien adapté à la capture de proies relativement grandes et règnent sur les cavités des côtes rocheuses et des formations madréporiques.
D’autres espèces plus petites et appartenant à divers groupes taxonomiques se cachent et se glissent grâce à leur forme allongée dans le réseau complexe et invisible des galeries des récifs et parfois se réfugient aussi à côté de ces dernières sous le fond sableux.
Stathmonotus hemphilli est, par exemple, un Blenniiformes de quelques centimètres aux vives couleurs mimétiques qui se déplace tel un petit serpent parmi les substrats durs et multicolores. Ophichthus ophis est une anguille-serpent appartenant à la famille des Ophichthidae dont la queue s’est transformée en boule ce qui lui permet, si nécessaire, de disparaître sous le sable en un éclair.
La stratégie de Heteroconger longissimus, quoique similaire, est différente.
Ce Congridae est un anguilliforme qui vit au milieu de groupes importants et dont la plus grande partie du corps est enfouie dans un repaire permanent creusé dans le fond sableux.
Oscillant dans le courant tels des brins d’herbes sous-marins les individus de la colonie interceptent le plancton de passage et se retirent à la vitesse de l’éclair dans le sédiment au premier signe de danger.
Dans ce tour d’horizon la Murène-tigre des récifs Scuticaria tigrina (Lesson, 1828) occupe une place particulière. Bien qu’elle soit à tous les égards un Muraenidae elle appartient à la sous-famille des Uropterygiinae, une lignée évolutive presque dépourvue de nageoires et caractérisée par un corps long et mince, flexible comme un fouet et capable de se glisser dans les étroites fissures coudées des récifs.

Longue de plus de 1 m mais mince comme un fouet elle a des narines tubulaires servant à détecter ses proies grâce à l’odorat dans l’obscurité et les méandres du récif © Barry Fackler
Pour faciliter ses déplacements sinueux, en plus des nageoires pelviennes déjà absentes chez tous les anguilliformes, cette espèce a aussi perdu presque entièrement la nageoire typique caractéristique des murènes, celle qui part de la nageoire dorsale et fusionne après la caudale avec la nageoire anale.
Elle ne subsiste, réduite à un pli de la peau, que dans la partie terminale du corps comme l’indique l’ancien nom de ce genre, Uropterygius, du grec “oura”, queue, et “pterygion”, petite nageoire, nom donné à l’origine à celui de la sous-famille.

Son œil est petit et ses dents pointues. On note sur le repli de peau de la queue des vestiges de la typique nageoire ininterrompue des murènes © www.carlosestape.photoshelter.com
Le genre actuel Scuticaria, créé par Jordan § Snyder en 1901 vient du latin “scutica”, fouet, complété par le suffixe grec “-aria” qui signifie “relative à” alors que le nom de l’espèce tigrina évoque sa livrée tigrée caractéristique.
Zoogéographie
Scuticaria tigrina vit dans le bassin Indo-Pacifique, des côtes de l’Afrique orientale aux îles de la Société et s’étend vers l’Est jusqu’aux Hawaï et aux côtes de l’Est du Pacifique, du Mexique, du Costa Rica et du Panama. Au Nord il atteint les Philippines et Taïwan.

On dirait un serpent. On en sait peu sur cette espèce craintive, mimétique et active en général la nuit © François Libert
Écologie-Habitat
Extrêmement craintive cette espèce n’est en général visible que la nuit quand elle part chasser. Elle aime les eaux chaudes dont les températures sont comprises entre 25,9 et 29,3 °C et se déplace ente 5 et 25 m de profondeur mais aussi à fleur d’eau quand au cours de ses parcours sinueux elle aboutit dans un bassin récifal.
Morphophysiologie
Scuticaria tigrinus peut atteindre 140 cm de long.
Sa peau, comme celle des murènes, est dépourvue d’écailles.
La tête et le museau de son corps cylindrique sont courts mais elle a une gueule allongée qui est dotée de rangées de dents coniques et pointues.
Son oeil est petit. Ses narines antérieures et postérieures sont cylindriques ce qui lui permet d’avoir un excellent odorat comme c’est le cas chez Myrichthys breviceps, une anguille-serpent qui présente à première vue une livrée identique mais avec des couleurs inversées ou l’incroyable Rhinomuraena quaesita qui vit dans des milieux similaires et a accentué son sens olfactif grâce à des narines tubulaires en éventail.
Éthologie-Biologie reproductive
Prédateur essentiellement nocturne Scuticaria tigrina se nourrit de petits poissons, de crustacés et de mollusques qu’il déniche souvent dans les crevasses.
Les modalités de sa reproduction sont encore en grande partie à découvrir.
On sait que c’est une espèce ovipare qui se reproduit en couple et a des oeufs pélagiques.
Les larves ensuite errent longtemps en pleine mer en prenant la forme caractéristique des Anguilliformes dite leptocéphale : une feuille de saule transparente avec un tête très petite et des dents .saillantes en forme d’aiguille. Les leptocéphales ne capturent pas du zooplancton comme le font habituellement les larves des poissons mais attrapent de minuscules particules alimentaires transportées par les courants.
Elles peuvent aussi nager à reculons grâce à de rapides mouvements ondulatoires ou se recroqueviller en prenant l’aspect d’un petit cylindre errant qui les rend semblables à des masses gélatineuses peu appétissantes comme les méduses.

Elle se reproduit en couple et a des œufs pélagiques. Ses larves leptocéphales évoquent une feuille de saule transparente avec une petite tête et des dents en aiguille © www.carlosestape.photoshelter.com
La résilience de Scuticaria tigrina est très faible, le temps minimal nécessaire au doublement de ses effectifs étant de plus de 14 ans. Son indice de vulnérabilité à la pêche, très élevé, s’établit à 84 sur une échelle 100. Bien que l’on pourrait de prime abord penser le contraire il figure en tant que “LC, Least Concern”, c’est-à-dire “Préoccupation mineure”, dans la notation de 2011 de l’UICN pour les espèces en danger en raison de son énorme diffusion et du fait que l’on n’a pas observé de menaces graves.
Synonymes
Ichthyophis tigrinus Lesson, 1828; Gymnomuraena tigrina (Lesson, 1828); Scuticaria tigrinus (Lesson, 1828); Uropterygius tigrinus (Lesson, 1828).
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