Famille : Sciaenidae

Texte © Dr. Giuseppe Mazza

Traduction en français par Michel Olivié

Pareques acuminatus adulte. Comme Eques lanceolatus et Eques punctatus il surprend par sa première nageoire dorsale très allongé quand il est jeune © Frank Krasovec
Pareques acuminatus (Bloch & Schneider, 1801), un petit “poisson-chevalier” des barrières de corail de l’Ouest de l’Atlantique, pourrait à première vue ressembler à l’un des nombreux Sciaenidae rayés qui fréquentent ces milieux. Il suffit toutefois d’observer sa silhouette et plus spécialement celle des juvéniles pour que l’on découvre un poisson très particulier : sa première nageoire dorsale s’étend en effet de façon spectaculaire en lui donnant presque l’aspect d’un étendard.
C’est cette caractéristique qui rappelle l’image du “chevalier” que l’on retrouve dans l’histoire de la nomenclature de ces poissons. Le nom du genre Pareques, du grec “para-“, proche de, et du latin “eques”, chevalier, est en effet lié historiquement à Eques alors que l’épithète acumintus, pointu en latin, évoque la forme particulière de sa nageoire dorsale.
La comparaison avec Eques lanceolatus et Eques punctatus montre en effet à quel point la transformation de sa nageoire dorsale au cours de la croissance peut être surprenante.
Mais qu’est-ce qui distingue Pareques acuminatus des autres poissons-chevaliers ?

On croyait autrefois qu’il occupait une vaste zone de l’Ouest de l’Atlantique mais aujourd’hui après la révision taxonomique de 2022 il est surtout identifié comme tel le long de la côte Est des États-Unis, dans le golfe du Mexique et les Caraïbes alors que les populations du Brésil concernent désormais surtout une autre espèce : Pareques lineatus © Frank Krasovec
La réponse ne se résume pas à une seule caractéristique. Il faut également prendre en considération la forme du corps, le motif des rayures, la conformation de la nageoire dorsale, l’âge de l’animal et surtout la provenance géographique.
C’est un petit poisson au corps blanchâtre ou argenté parcouru par des rayures horizontales foncées. Il a tendance le jour à rester caché parmi les rochers, les coraux, les surplombs et les cavités de la barrière de corail. L’obscurité venue il devient plus actif et gagne les fonds environnants à la recherche de petits animaux. En anglais on le connaît surtout sous le nom de “High-Hat”, une appellation qui rappelle une fois encore la forme particulière de sa dorsale. Dans les Caraïbes de langue française il est connu aussi sous le nom de Dragonnet.
Cette espèce appartient à la famille des Sciaenidae dont de nombreux représentants produisent des sons au moyen de muscles spécialisés reliés à la vessie natatoire. Pareques acuminatus est lui aussi un poisson qui émet des sons grâce à la vibration de sa vessie natatoire. On n’a pas encore parfaitement expliqué leur véritable signification comportementale.
Zoogéographie

Long de 23 à 25 cm il est actif la nuit et passe la journée, parfois en petits groupes, à l’abri des cavités madréporiques © www.carlosestape.photoshelter.com
Pareques acuminatus vit dans l’Ouest de l’Atlantique tropical et subtropical. On lui a toutefois longtemps attribué une aire de répartition trop vaste. Pendant de nombreuses décennies on a considéré que cette espèce était présente de l’Amérique du Nord aux Caraïbes et jusqu’au Brésil. La révision taxonomique publiée en 2022 par Carvalho-Filho et ses collaborateurs a cependant redéfini Pareques lineatus (Cuvier, 1830) comme étant une espèce distincte et revu les limites géographiques des deux entités.
Pareques acuminatus est aujourd’hui reconnu en tant que tel surtout le long de la côte Est des États-Unis, dans le golfe du Mexique et les Caraïbes alors que les populations du Brésil correspondent principalement à Pareques lineatus. Dans les Indes Occidentales et la partie Sud des Caraïbes la situation peut être plus compliquée et il pourrait y avoir des zones où les deux espèces se superposent.
Le changement ne concerne donc pas uniquement le nom. L’endroit où a été photographié ou recueilli un individu peut devenir un élément important pour son identification. Une ancienne photo prise au Brésil qui avait été attribuée à Pareques acuminatus, par exemple, ne peut être transposée automatiquement dans le concept taxonomique actuel de l’espèce. Il en va de même d’une partie des textes et des cartes de répartition antérieurs à la révision de 2022

Comme les Eques, Pareques acuminatus est ovipare. Ses œufs sont pélagiques mais les données sur son rituel amoureux et les modalités de sa ponte sont incertaines © www.carlosestape.photoshelter.com
Celle-ci a d’autre part établi un néotype de Pareques acuminatus ce qui a contribué à fixer avec une plus grande précision l’identité du nom et à la séparer de celle de Pareques lineatus. C’est ainsi qu’une espèce qui paraissait avoir une aire de répartition très simple est devenue un exemple intéressant de l’importance de l’influence que la biogéographie peut exercer sur la taxonomie.
Écologie-Habitat
Pareques acuminatus est étroitement associé aux milieux de la barrière de corail et aux structures du fond offrant un abri. Des rochers, des coraux, des surplombs, des creux et de petites grottes constituent les milieux où les individus peuvent rester pendant les heures de la journée. Cette espèce vit surtout dans des eaux relativement peu profondes mais peut descendre plus bas. Sa répartition bathymétrique actuellement connue s’étend ainsi de quelques mètres à plus de 100 m. Cette espèce est toutefois plus spécialement présente dans les couches les plus proches de la surface. Le rythme jour/nuit est très marqué. Le jour Pareques acuminatus tend à rester à l’abri à l’intérieur ou dans les environs immédiats des structures de la barrière de corail. Lorsque survient l’obscurité il est plus actif et les individus peuvent évoluer sur des fonds sableux ou boueux ou sur des débris situés à proximité.

De très jeunes poissons et un juvénile avec son étendard bien visible de chevalier © www.carlosestape.photoshelter.com
Son régime alimentaire comprend de petits animaux dont des crustacés, des polychètes, de petits poissons et du zooplancton. Cette espèce tire donc parti tant des proies liées au substrat que des organismes présents dans la colonne d’eau.
On peut observer les juvéniles réunis dans de petits groupes formés d’individus de taille similaire alors que les adultes sont en général davantage associés au fond. C’est précisément cette alternance entre le poisson qui se cache le jour et le prédateur actif la nuit qui rend intéressante son observation en milieu naturel.
Morphophysiologie
Son corps est relativement court, élevé et comprimé latéralement. Son dos est fortement arqué.
Sa tête est basse et sa bouche relativement petite. Il a sur le menton cinq pores mentonniers mais pas de barbillons. D’autres poils sensoriels se situent sur le museau.
Sa nageoire dorsale constitue sa caractéristique la plus remarquable.
Sa première partie, formée de rayons épineux, est particulièrement développée chez les juvéniles et forme la silhouette caractéristique qui le rapproche des autres”poissons-chevaliers”. Quand il grandit toutefois ses proportions se modifient et l’animal prend peu à peu l’aspect plus compact de l’adulte.
Cette particularité est également nettement visible si l’on compare Pareques acuminatus à Pareques lanceolatus où la transformation de la première nageoire dorsale pendant la croissance est tout aussi spectaculaire. Eques punctatus connaît lui aussi une transformation similaire. Cette ressemblance ne signifie pas toutefois que ces trois espèces sont interchangeables.
La livrée constitue en effet une des caractéristiques les plus visibles. Le corps présente un fond blanchâtre ou argenté parcouru par des bandes longitudinales foncées dont le nombre, la largeur et la régularité peuvent aider à distinguer Pareques acuminatus de Pareques lineatus. Il ne suffit donc pas d’observer de façon globale la présence des “rayures”. Il faut aussi prendre en compte leur motif ainsi que la forme du corps dans sa totalité et la provenance géographique.
L’âge de l’animal doit aussi être pris en considération. Chez les juvéniles le motif peut se montrer plus complexe et la première nageoire dorsale est beaucoup plus visible. Les proportions du corps tout comme l’aspect général de la livrée changent au cours de la croissance. La comparaison avec les juvéniles de Eques punctatus est très utile précisément pour cette raison : chez ces poissons l’aspect du juvénile peut être étonnamment différent de celui des adultes ce qui rend risquée une identification basée uniquement sur la silhouette. Cette espèce a des dimensions relativement modérées. Les valeurs maximales rapportées par différentes sources vont de 23 à 25 cm de long.

Ici la phase intermédiaire. L’étendard est fortement réduit et les rayures des adultes apparaissent mais avec un motif différent © www.carlosestape.photoshelter.com
Éthologie-Biologie reproductive
La vie de Pareques acuminatus suit dans une large mesure le rythme jour/nuit de la barrière de corail. Le jour l’animal reste attaché aux refuges et au structures du substrat. À la tombée du jour il accroît son activité de recherche de la nourriture. Ce comportement explique aussi pourquoi une photographie prise le jour peut restituer une image très différente de celle d’un individu observé durant la phase d’activité nocturne. Les juvéniles peuvent être plus grégaires et se réunir pour former de petits groupes de dimensions similaires. Les adultes sont en général davantage associés aux abris et aux structures du fond.
En ce qui concerne la reproduction Pareques acuminatus est ovipare. Ses œufs sont pélagiques. On dispose d’autre part de données sur la maturation gonadique des populations des Caraïbes mais il est préférable de ne pas attribuer à cette espèce un rituel précis de comportement amoureux ou des modalités de ponte précises en l’absence d’observations comportementales directes. Pour la même raison une photographie où deux individus se montrent proches l’un de l’autre ou orientés de la même façon doit être avant tout interprétée pour ce qu’elle montre en réalité. Le rapprochement peut être intéressant et associable à un comportement social ou reproductif mais il ne constitue pas à lui seul la preuve d’un comportement amoureux ou lié à la ponte.

Un petit groupe en phase intermédiaire. Les lignes foncées sont plus nettes mais le camouflage oculaire qui accompagne la livrée juvénile subsiste encore © www.carlosestape.photoshelter.com
Pour ce qui concerne son état de conservation Pareques acuminatus est classé en tant que “LC, Least Concern“, c’est-à-dire “Préoccupation mineure”, dans la Liste Rouge de l’UICN. On considère par cette évaluation que cette espèce est commune et largement répandue et qu’on ne lui connaît pas de manière générale de menaces qui pourraient justifier son inscription dans une catégorie incluant des risques plus grands. Certains paramètres biologiques contribuent aussi à fixer un cadre relativement favorable : sa résilience est estimée élevée tandis que sa vulnérabilité à la pêche est jugée faible. Cette espèce présence toutefois un intérêt commercial quoique limité et peut figurer dans les prises des pêcheurs. Pour cette raison l’absence d’un risque significatif global ne doit pas être interprétée comme une absence totale de pression. En définitive Pareques acuminatus est aujourd’hui un petit poisson de la barrière de corail dont la préservation n’est pas exposée à des menaces particulières reconnues mais reste une espèce intéressante précisément parce que son éthologie réunit une morphologie très particulière, une répartition qui a dû être revue par la taxonomie et une étonnante transformation de son aspect au cours de sa croissance.
Synonymes
Grammistes acuminatus Bloch & Schneider, 1801; Eques acuminatus (Bloch & Schneider, 1801); Equetus acuminatus (Bloch & Schneider, 1801); Eques pulcher Steindachner, 1867; Equetus pulcher (Steindachner, 1867).
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