Arum : un piège pour les mouches

 

Commun sous nos climats l’ Arum emprisonne les mouches pour qu’elles le pollinisent. Beaucoup de plantes d’appartement appartiennent à la même famille, celle des Araceae.

 

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Texte © Giuseppe Mazza

 

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Traduction en français par Michel Olivié

 

Pour se reproduire les plantes ont souvent besoin des animaux.

Elles leur font la cour avec leurs organes sexuels, les fleurs, et les transforment ensuite en de nombreux « facteurs », plus ou moins conscients, plus ou moins payés, qu’elles chargent d’ apporter leur pollen à destination.

La technique la plus utilisée est celle de l’invitation à un repas.

La plante exhibe une corolle multicolore, l’enseigne caractéristique de son restaurant, d’où se dégage souvent un parfum alléchant.

Les motifs et les tracés convergents signalent sans ambiguïté le point d’atterrissage et depuis des millions d’années les insectes suivent fidèlement un certain parcours obligatoire en récoltant et en abandonnant d’étranges petites boules collantes et finement ciselées, les grains de pollen, où dorment les spermatozoïdes de leur espèce.

Ils ne sont pas réveillés, comme dans la fable, par le baiser d’un prince charmant mais, s’ils ont de la chance, par celui d’une princesse qui à partir de l’ovaire et via le stigmate les secouera au moyen d’une hormone dès qu’ils seront arrivés à destination.

Les insectes, de leur côté, ne sont certainement pas contents d’être couverts de farine comme des poissons à frire et de devoir affronter des traquenards, des passages étroits, des leviers qui s’abaissent et fouettent leur dos et des pointes fourchues qui emprisonnent leur pattes ou leur font porter des poids mais supportent tout en échange de nourriture.

Je te nourris et tu me fécondes : c’est le contrat-type.

Toutefois, comme c’est le cas chez les hommes, pour un travail égal la paye est rarement la même : il y a des plantes généreuses et des plantes avares, des espèces qui ne donnent aucun pourboire, qui dupent le « facteur » ou même le tuent, comme on le fait pour des agents secrets qui ont achevé leur mission.

Une orchidée australienne sans scrupule, par exemple, a inventé, bien avant que ce soit à la mode dans les sex-shops, une sorte de « poupée gonflable » destinée aux insectes.

Sa fleur a la même forme, les mêmes poils, les mêmes couleurs et aussi la même odeur que celle d’une certaine guêpe.

Les mâles se précipitent dessus mais l’orifice naturel pour l’accouplement est absent et après diverses tentatives infructueuses, jaunes de pollen et furieux, il se livrent toujours en vain à de nouveaux essais sur d’autres fleurs qu’ils fécondent.

Ils travaillent frustrés, sans contrepartie et sans arrêt pendant des semaines parce que l’orchidée fleurit avant que les vraies guêpes femelles sortent de terre et aillent pour s’accoupler sur des végétaux d’aspect similaire. La tromperie est parfaite.

Perversité ? Injustice ? Peut-être mais en amour comme à la guerre, on le sait, tout est permis.

Et du reste il existe aussi des plantes plus « méchantes  » qui emprisonnent même leurs pollinisateurs.

C’est le cas de nos Arum fréquents le long des routes et des chemins de campagne.

Ils sortent au printemps de la terre nue avec une fausse fleur ressemblant à un lys calla et formée d’une grande feuille blanche ( en termes de botanique une bractée appelée spathe), longue de plusieurs centimètres. Au centre se trouve une sorte de bâton : le spadice.

La vraie fleur, ou plutôt les vraies fleurs, sont en bas, petites, invisibles de l’extérieur et réunies en une étrange inflorescence.

En ouvrant avec une lame la base de la spathe on découvre une chambre nuptiale avec une petite mouche morte ou bien surprise qui se dépêche de prendre son envol.

Au centre, la partie terminale du spadice, se trouve un véritable « poteau de torture » pour insectes, riche en accessoires de sadomasochisme.

Voyons en détail comment cela fonctionne.

La fausse fleur capte l’attention des mouches tandis que du bâton se dégagent une faible chaleur et un parfum très agréable (tout est relatif !) de viande en décomposition. Un « appât fatal » : les mouches entrent.

Au-dessus se trouvent des poils raides tournés vers le bas, les fleurs femelles stériles, qui forment une sorte de grille. L’odeur et la chaleur sont de plus en plus fortes et les pauvrettes poussent, poussent, convaincues que derrière la porte elles trouveront leur bonheur.

Finalement les poils cèdent et elles se retrouvent prisonnières dans une étrange cellule.

En haut, sous l’entrée, se trouvent des fleurs mâles encore fermées et jaunies par les étamines en bouton puis les nombreuses fleurs femelles fécondes, blanches et rondes comme des oeufs.

Elles arrivent à maturité les premières et si les mouches sortent d’un Arum elles les féconderont immanquablement.

Elles ont tout le temps parce que leur détention peut durer plusieurs jours jusqu’à ce que les fleurs aient été fécondées.

C’est seulement alors que mûres et satisfaites elles signaleront par une hormone à leurs soeurs que le moment est venu de s’ouvrir.

Bien que chez les fleurs les deux sexes soient souvent voisins la nature a horreur des incestes et fait tout pour l’éviter.

Les pauvres mouches, toujours prisonnières, reçoivent entre temps une pluie de pollen mais parviennent à la fin de leur calvaire parce qu’aussitôt après une autre hormone assouplira les poils de la grille.

Elles pourront s’échapper mais elles n’auront très probablement  pas le temps de bronzer car les insectes ne savent pas tirer une leçon de leurs expériences et pour les mouches quand il y a peu à manger et qu’il fait froid tous les chemins mènent aux Arum.

Ensuite, aussi vite qu’elle était apparue, la grande spathe blanche de la fausse fleur disparaît et flétrit ainsi que le bâton, les femelles stériles et les fleurs mâles tandis que celles qui ont été fécondées font place à des baies très vénéneuses.

Des ingrédients classiques de sorcières d’abord vert pomme puis écarlates qui ont valu à ces plantes mystérieuses le nom sans ambiguïté de « raisins de serpent ».

Avons-nous atteint le summum de la malignité et de l’ingratitude végétale ?

Non, parce que, comme toujours, il y a pire.

Les femelles de certains arums exotiques, les Arisaema, tuent systématiquement leurs « facteurs ».

Ici les sexes sont bien séparés : les fausses fleurs mâles ont en bas une petite ouverture qui permet à l’insecte chargé de pollen de sortir mais la chambre nuptiale des fausses fleurs femelles sont sans issue.

 

SCIENZA & VITA NUOVA  – 1989

 

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