Cacyreus marshalli

Famille : Lycaenidae

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Texte © Dr. Gianfranco Colombo

 


Traduction en français par Carole Jouron

 

Nous ne réalisons bien souvent pas à quel point il est facile de causer des dommages irréversibles à la nature et de compromettre irrémédiablement l’équilibre d’un écosystème que la sélection naturelle a mis au point au fil des millénaires, en prenant des mesures qui peuvent sembler anodines sur le moment mais dont les effets néfastes et irréversibles se révèlent a posteriori.

L’introduction d’espèces exotiques dans un environnement autre que le leur a inévitablement eu des effets désastreux. La nouvelle espèce s’installe aisément car elle ne se trouve d’ennemi naturel. L’intrus l’emporte donc et se développe en un laps de temps très court.

Evidemment, toutes les espèces ne peuvent pas survivre à ce traumatisme initial, compte tenu du fait que les espèces tropicales ne pourront jamais vivre dans des climats hostiles et inversement. C’est lorsqu’une adaptation est possible que le problème se pose de manière plus claire.

Cacyreus marshalli, Lycaenidae, Brun des pélargoniums

Cacyreus marshalli est un gracieux papillon d’apparence inoffensive, de 20 à 25 mm d’envergure, originaire du sud de l’Afrique © Giuseppe Mazza

On pourrait énumérer des dizaines d’espèces exotiques qui ont colonisé d’autres territoires par la faute de l’homme. Même si certaines d’entre elles sont le fait d’introductions volontaire pour combattre les nuisibles locaux, cette invasion résulte le plus souvent de la négligence humaine et de son irresponsabilité. Tous les milieux naturels ont été touchés, sans exception ni distinction quelle qu’elle soit, et le problème est encore sciemment sous-évalué. Malheureusement, en plus de l’introduction imprudente due aux actions directes de l’homme, d’autres espèces ont atteint de nouveaux territoires par des moyens beaucoup plus subtils, en exploitant les canaux modernes du commerce international. Les moyens de transport sont aujourd’hui si rapides qu’ils abolissent les longues distances, les changements de température et les longues périodes, qui pourraient affecter la viabilité et la survie de ces espèces. Ce type d’invasion a vu l’arrivée de 150 espèces exotiques au cours des 15 dernières années.

L’une d’entre elles a l’apparence d’un papillon gracieux et inoffensif. C’est le Brun des pélargoniums (Cacyreus marshalli Butler, 1898), appartenant à l’ordre des Lepidoptera et à la famille des Lycaenidae. Ce cadeau nous est arrivé de l’extrême sud du continent africain et, outre son vol rapide et haut en couleurs, il est capable de détruire en quelques instants des champs entiers de fleurs très courantes et plus facilement encore celles que nous entretenons si soigneusement sur nos balcons.

Cacyreus marshalli, Lycaenidae, Brun des pélargoniums

Malheureusement il se nourrit aujourd’hui des Pelargonium qui ornent les jardins et les balcons d’Europe © Giuseppe Mazza

Cet envahisseur semble avoir choisi l’Espagne comme porte d’entrée à la fin des années 80. Il a d’abord été signalé aux Baléares, puis immédiatement après sur le continent, bien qu’on ait observé presque simultanément d’autres cas dans toute l’Europe méditerranéenne.

Naturellement, et comme cela fut aisément découvert, cette invasion comme tant d’autres était due à un chargement de pélargoniums infestés en provenance d’Afrique du Sud et contenant probablement des œufs ou des larves de ce papillon.

Difficile d’imaginer qu’un spécimen adulte déjà imago ait pu survivre caché entre les tiges de cette fleur durant le voyage.

Très favorisé par la similitude du climat et par une même latitude, ce papillon s’est adapté et développé sans aucune difficulté, à une vitesse pour le moins anormale. De plus, les géraniums cultivés ou les pélargoniums en général, sont parmi les fleurs les plus communes et les plus répandues en Europe et, plus encore, dans la zone méditerranéenne, où il a contribué au développement et à la consolidation de la première souche pionnière, la renforçant considérablement depuis les premières années.

L’étymologie du nom scientifique n’est pas définie pour le genre Cacyreus, terme qui ne connaît pas de référence valable. Cramer, classificateur de ce genre, l’a lui même bien démontré dans Proc.zool.Soc.London en 1897. Page 845, il déclare que le genre Hyreus, attribué à un groupe d’oiseaux, préexistait dans la taxonomie naturaliste. Il aurait aimé l’utiliser pour classifier ce papillon mais dans un souci de clarté, il a littéralement inventé le nom du genre Cacyreus. En outre, l’année de nomenclature n’est pas toujours correctement déterminée, au point que plusieurs textes proposent Butler, 1897 au lieu de 1898.

Quant à l’espèce marshalli, l’étymologie, au contraire bien plus claire, se réfère à Sir Guy Anstruther Knox Marshall, entomologiste bien connu de la fin du XIXe siècle, qui a travaillé entre l’Inde, l’Afrique du Sud et le Royaume Uni. Les noms communs qu’il porte en Europe renvoient immanquablement à l’attachement de ce lépidoptère pour cette essence en particulier. Il est ainsi nommé en espagnol, Mariposa del geranio, en allemand, Pelargonien-Bläuling, en français, Brun des pélargoniums, en anglais, Geranium Bronze et en néerlandais, Geraniumblauwtje.

Zoogéographie

Ce lépidoptère est typique de la partie sud du continent africain, avec un territoire comprenant le Mozambique, l’Afrique du Sud, le Botswana et le Zimbabwe.

Il est probable qu’il soit beaucoup plus répandu, jusqu’en Namibie notamment et peut-être encore plus au nord, entre le fleuve Zambèze à l’est et le Cubango (Okavango) à l’ouest, dans ces milieux secs et arides qu’il apprécie particulièrement.

Cacyreus marshalli, Lycaenidae, Brun des pélargoniums

En Afrique du Sud il avait des prédateurs, mais depuis son arrivée chez nous via l’Espagne à la fin des années 80, dans un climat identique, voire meilleur, il n’a pas de rivaux © Giuseppe Mazza

Il est désormais largement répandu sur tout le continent européen avec des concentrations de populations dans le bassin méditerranéen mais en progression continue vers le nord, aidé en cela par les changements climatiques à l’oeuvre qui voient les températures du centre et du nord de l’Europe se radoucir. Il est actuellement cantonné uniquement dans la partie occidentale du continent, laissant la partie orientale presque complètement dégagée, probablement en raison d’une différence climatique flagrante pendant l’hiver. La péninsule scandinave et l’Angleterre ne sont pas touchées pour le moment, ou le sont accidentellement. Cependant, l’élément le plus important et déterminant de cette invasion reste la culture intensive du géranium, qui est leur moyen de prédilection pour conquérir de nouveaux territoires.

Écologie-Habitat

Cacyreus marshalli est un lépidoptère qui vit dans des environnements très ensoleillés et secs, où sa plante hôte pousse et se reproduit facilement. Dans son habitat d’origine, on le trouve sur des sols vallonnés parsemés d’arbustes et de végétation basse, dans des bois clairsemés aux vastes espaces herbeux, ne dédaignant pas la présence de cours d’eau, mais évitant résolument les forêts denses et les zones fortement boisées.

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Avec un cycle reproductif de 4-10 semaines, selon la température et l’humidité, il peut facilement, en été, produire plusieurs générations d’un coup en quelques mois. Ici, on remarque une minuscule coquille d’œuf abandonnée, sur la feuille à gauche du papillon. L’agrandissement montre un œuf juste pondu avec son motif typique © Giuseppe Mazza

Comme pour toutes les espèces allochtones, les nouveaux écosystèmes ont tout d’abord fidèlement reproduit les caractéristiques de leurs milieux d’origine, même si, en définitive, c’est la présence de la plante hôte dans le nouvel habitat qui crée les conditions favorables. Ces espèces envahissantes tentent par tous les moyens de s’adapter aux nouvelles conditions environnementales, et sont souvent confrontées à un changement rapide de leur propre biologie, dans le but de s’adapter aux nouvelles situations. Il ne serait pas surprenant que le nombre de plantes-hôtes augmente dans le même temps.

Morpho-physiologie

Le Brun des pélargoniums est un minuscule papillon qui passe souvent inaperçu en raison de sa vitesse en vol, de sa couleur pâle et bien sûr de sa petite taille. Là où on le trouve, il est très commun et résistant en raison de sa prolificité. On peut l’observer pendant plusieurs mois lors de la saison estivale. Il mesure un peu plus de 20 mm d’envergure et jusqu’à 25 mm chez certaines femelles. Il n’a pas les couleurs brillantes propres aux lycènes, sans le bleu, le bronze ou le vert typiques de nos espèces les plus communes. C’est la raison pour laquelle il est relégué parmi les lycènes bruns et ne présente pas de dimorphisme sexuel évident sur le plan chromatique.

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Moins d’une semaine après le dépôt des œufs, la larve à peine née creuse un petit trou dans le corps du géranium dont elle commence à dévorer l’intérieur, doux et juteux. Puis, en grandissant, elle perce la tige et sort le soir pour mâcher les feuilles. Le grand trou, bien visible ici, est le signe irréfutable de l’infestation © Giuseppe Mazza

La face supérieure des ailes est brun grisâtre, bordée d’une légère frange où alternent quelques petites taches blanches. Il possède deux minuscules queues sur les ailes postérieures qui s’étendent sur quelques millimètres et échappent facilement à une observation rapide. A la base de ces appendices se trouve une petite tache noirâtre qui ressort nettement également sur le dessous. Au contraire, la face inférieure des ailes postérieures est très tachetée, avec des rayures blanchâtres bien visibles sur toute l’aile sur un fond gris-noisette créant des motifs variés et indistincts.

Ce sont cependant des moyens d’identification de l’espèce, qui peut parfois être confondue avec certaines variétés indigènes très similaires. Apparu tout récemment, ce lycénidé semble être aussi monospécifique sur nos territoires qu’il peut l’être dans son milieu d’origine. Il n’existe aucune caractéristique morphologique géographique ou locale qui permettrait d’affirmer clairement la présence d’une sous-espèce.

En Europe, on peut facilement le confondre avec certains lycénidés avec lesquels il partage le territoire conquis, comme Lampides boeticus et Leptotes pirithous, tous deux de la même taille, et présentant des motifs similaires sur les faces postérieures des ailes.

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Pour finir, la chenille disparaît dans un spacieux abri aérien où elle passe la journée cachée. A gauche sur la photo, un coin de la feuille est isolé et replié sur lui-même avec de la soie. A droite, l’abri une fois ouvert révèle son petit propriétaire effrayé. On peut utiliser des produits de lutte dite biologique, comme le Bacillus thuringiensis © Giuseppe Mazza

Ethologie-Biologie de la reproduction

Dans les territoires nouvellement occupés, on observe que ce lycénidé est train de dépasser les taux de reproduction qu’il maintient dans ses lieux d’origine.

Ne connaissant pas d’ennemis naturels  actuellement en Europe et bénéficiant d’un contexte climatique plutôt favorable en été, il profite de plus de la présence notable de sa plante hôte qui est très répandue. Ce papillon peut donc se reproduire de manière exacerbée consolidant de plus en plus la tête de pont de son invasion désormais victorieuse.

Le cycle reproductif du Brun des pélargoniums dure de 4 à 10 semaines, selon la température et l’humidité de l’air, de sorte que durant l’été, il peut facilement produire plusieurs générations d’un coup sur quelques mois.

Cacyreus marshalli, Lycaenidae, Brun des pélargoniums

La croissance des chenilles est très rapide. Ce spécimen déjà grand est prêt à se transformer en chrysalide © Giuseppe Mazza

Les indices immédiats de cette prolificité sont bien sûr le nombre de pots de géraniums à remplacer dans nos jardinières car les dégâts sont une conséquence directe du nombre de spécimens présents dans la colonie. Les oeufs, très petits et pratiquement invisibles, sont pondus directement sur les bourgeons ou sur les pousses de la plante hôte. Au moment du dépôt, ils ont une teinte vert clair et deviennent ensuite jaune blanchâtre. L’éclosion est rapide, moins d’une semaine, ce qui empêche souvent d’observer les œufs car la minuscule larve creuse immédiatement un petit trou dans la tige du géranium et cache dans la plante.

On a observé qu’au début, la chenille profite souvent de cette tanière creusée dans la tige, ne sortant qu’au moment du repas et y retournant immédiatement après. Mais parfois, elle ressort directement en rongeant le tomentum inférieur des feuilles. Si elle laisse de petits sillons sur la patin comme  traces de son passage, sa couleur verte lui permet encore de passer inaperçue. Durant les quatre stades larvaires d’environ une semaine chacun, la chenille devient de plus en plus visible, en particulier dans l’obscurité, lorqu’elle se redresse sur la face supérieure de la feuille, quittant l’abri soyeux formé par le pliage de celle-ci.

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Nichée dans les feuilles, voici l’exuvie d’une chrysalide. Le propriétaire s’est envolé pour préparer ses noces ou peut-être a-t-il déjà déposé ses oeufs © Giuseppe Mazza

La chenille est de couleur verte et présente souvent une ligne dorsale violacée plus ou moins accentuée. La chrysalide est soudée à une feuille dont elle enveloppe la partie inférieure d’une toile épaisse et invisible de couleur verte. Les plantes hôtes sont les représentants du genre Pelargonium.

Depuis quelque temps déjà, l’homme mène une lutte acharnée contre ce petit insecte qui endommage irrémédiablement nos plates-bandes, causant d’inévitables dégâts menant à coup sûr à la mort de la plante infestée. Bien entendu, tout le monde ne peut pas profiter de l’utilisation de pesticides suffisamment efficaces et puissants pour éradiquer ces parasites dès leur apparition, comme le font généralement les pépiniéristes et les spécialistes en agronomie. Nous ne pouvons que nous limiter à l’utilisation de produits à base de pyrèthre ou de mélanges dont chacun peut faire l’expérience lui-même telles que les infusions d’ail, de tabac et même les détergents doux. On peut aussi utiliser des produits de lutte dite biologique, comme le Bacillus thuringiensis, mais il semble désormais certain que nous devrons vivre avec ce problème, sauf si tous les géraniums disparaissaient un jour et que ce beau papillon ne décide de se lancer dans le voyage de retour vers ses terres natales.

 

→ Pour des notions générales sur les Lepidoptera voir ici.

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