Famille : Urotrygonidae

Texte © Giuseppe Mazza

Traduction en français par Michel Olivié

Connu sous le nom de Pastenague jaune, Urobatis jamaicensis est un poisson de fond de l’Ouest tropical et subtropical de l’Atlantique. Actif surtout la nuit il peut atteindre 76 cm et repose souvent caché par le sable © www.carlosestape.photoshelter
L’évolution a trouvé des solutions efficaces et étonnantes pour les poissons qui vivent posés sur le fond. Chez les espèces du genre Bothus, par exemple, les yeux se sont déplacés en grandissant sur les côté droit comme, dans les Caraïbes, Bothus lunatus et Bothus mancus. C’est aussi le cas pour le petit Bothus podas de la Méditerranée dont les yeux se sont allongés en forme de périscopes ce qui lui permet de mieux distinguer les couleurs et les formes des environs et d’ajuster, en agissant sur ses chromatophores, sa livrée mimétique. Le côté gauche qui est tourné vers le fond demeure donc dépourvu de l’œil qui a migré mais dans la nature ce peut être également le contraire avec des espèces comme Gymnachirus nudus qui s’appuient par conséquent sur le côté droit.
La Pastenague jaune ou jamaïcaine, Urobatis jamaicensis (Cuvier, 1816) qui vit posée sur les fonds a, elle aussi, les yeux situés en haut et peut ainsi contrôler un champ de vision horizontal d’environ 360 °C. Cette fois cependant l’aplatissement n’est pas latéral mais ventral. : les yeux ne doivent pas en effet se déplacer vu qu’ils sont déjà dès la naissance du poisson en position dorsale.
Elle est en partie enfouie dans le sable dans l’attente de proies comme Synodus intermedius, un poisson-lézard au corps allongé et effilé, donc tout sauf plat. Lui aussi se sert du fond pour tendre des embuscades : il reste immobile et peu visible et se jette ensuite à la vitesse de l’éclair sur les proies de passage.
Mais les yeux ne sont pas les seules sentinelles de Urobatis jamaicensis. L’odorat et l’électro-perception l’aident également à rechercher ses proies.
Ses narines, placées sur sa face ventrale, lui permettent de percevoir les traces chimiques dispersées dans l’eau tandis que les ampoules de Lorenzini, qui sont concentrées dans la zone céphalique, détectent les très faibles champs électriques générés par l’activité musculaire et nerveuse des autres animaux.
C’est une combinaison particulièrement efficace pour une espèce qui doit souvent repérer des proies qui se dérobent à la vue : quand la proie n’est pas visible c’est son odeur qui peut signaler sa présence tandis que le champ électrique peut déterminer sa position.
La vue, l’odorat et l’électro-perception constituent ainsi une sorte de système de recherche à plusieurs niveaux dans lequel les yeux épient ce qui émerge du fond tandis que les narines suivent les traces chimiques et que les ampoules de Lorenzini permettent de percevoir aussi ce qui reste caché.
Le nom du genre Urobatis, créé par Garman en 1913, vient de “oura”, queue, et donc par la suite “uro”, par allusion, semble-t-il, à sa queue arrondie aussi longue que son corps et de “batis” qui est le nom d’un poisson utilisé dans l’Antiquité pour désigner une raie.

Sa livrée, variable et mimétique, cache presque ses yeux situés en haut sur le dos tels des sentinelles © Brian Cole
Le nom de l’espèce jamaicensis (Cuvier,1816) qui se termine par “-ensis”, le suffixe latin indiquant un lieu, fait, quant à lui, clairement référence à la Jamaïque, sa région-type.
Urobatis jamaicensis est un poisson de l’ordre des Myliobatiformes qui comprend de nombreuses familles de raies et de pastenagues.
Il appartient à la famille des Urotrygonidae qui est celle des raies rondes d’Amérique qui regroupe de petits batoïdes au corps fortement déprimé et dont les yeux et les spiracles sont situés sur le dos alors que la bouche et les fentes branchiales sont placées sur le côté ventral.
Zoogéographie

Sa pupille n’est pas ronde mais en forme de croissant et s’accompagne d’une conformation particulière de l’iris, le “pupilly operculum”, une sorte de lambeau de peau qui peut recouvrir partiellement son ouverture pour protéger la rétine des rayons du soleil qui pourraient soudain aveugler le poisson quand il est dans des eaux peu profondes © www.carlosestape.photoshelter
Urobatis jamaicensis est présent dans l’Ouest tropical et subtropical de l’Atlantique, de la Caroline du Nord à la Floride, dans le golfe du Mexique, le long du Yucatan, aux Bahamas et dans une grande partie de la zone des Caraïbes jusqu’aux régions du Nord de l’Amérique du Sud.
Écologie-Habitat
On le rencontre en général entre 1 et 30 m de profondeur, essentiellement dans des températures comprises entre 25,8 et 28,1 °C, sur des fonds caillouteux, sableux ou boueux à côté de tapis d’algues et de formations madréporiques mais il fréquente aussi les baies et les estuaires . On a également observé sa présence à des profondeurs plus grandes allant jusqu’aux environs de 70 m.

Le dos dont la couleur varie sous l’effet des chromatophores présente de curieuses taches ou une fine série de points qui peuvent former dessins marron et verdâtres © www.carlosestape.photoshelter
Surtout actif la nuit, Urobatis jamaicensis est une espèce sédentaire qui passe souvent les heures du jour enfouie dans les sédiments en ne laissant émerger que ses yeux qui sont comme de petites sentinelles affleurant sur le fond et qui sont suivis de deux ouvertures appelées spiracles qui aspirent l’eau et oxygènent les branchies.
Morphophysiologie
Il peut atteindre une longueur de 76 cm. Son disque, ovale ou presque circulaire, a un diamètre d’au maximum 36 cm. Sa peau est lisse. Son museau est arrondi et sa bouche est armée de nombreuses petites dents disposées en rangées.

Le voici de côté. Sa queue, aussi longue que son corps, se termine par une épine doublement dentée. Cette aiguillon utilisé pour la défense est relié à une glande venimeuse © www.carlosestape.photoshelter
Il n’a pas de nageoire dorsale. Le bord du disque ne présente aucun angle. La nageoire caudale, bien développée, se prolonge autour de l’extrémité de la queue qui se termine par une épine doublement dentée. Cet aiguillon, utilisé pour la défense, est relié à une glande venimeuse et peut provoquer des blessures très douloureuses. Sa livrée est très variable en fonction du milieu. Sa face supérieure présente d’étranges taches claires et foncées ou une fine série de points qui peut former des dessins marron et verdâtres. La face inférieure, peu visible, est, quant à elle, claire et a des teintes jaunâtres.
La pupille des yeux n’est pas ronde mais en forme de croissant de lune et s’accompagne d’une conformation particulière de l’iris, le “pupillary operculum”, une sorte de lambeau de peau qui peut recouvrir en partie son ouverture en réglant la quantité de lumière qui atteint la rétine et contribuant ainsi à la protection de l’œil.

Le côté dorsal dont la couleur varie suivant les circonstances présente de curieuses taches ou une fine série de points qui peuvent former des dessins marron et verdâtres © www.carlosestape.photoshelter
Éthologie-Biologie reproductive
L’alimentation de la Pastenague jaune est elle aussi fortement liée aux fonds. Elle se nourrit en effet surtout de crustacés mais on a également dénombré dans son régime des petits poissons, des mollusques et des vers. Elle a un comportement particulièrement intéressant qui consiste à soulever la partie avant de son disque pour simuler une petite cavité afin d’attirer des proies qui sont à la recherche d’un abri et peuvent ainsi arriver à la portée de sa bouche.
Urobatis jamaicensis est une espèce vivipare. Les embryons se développent à l’intérieur de l’utérus maternel. Les portées ne comptent en général qu’un petit nombre de petits, soit de 1 à 5 suivant les sources.

Quand Urobatis jamaicensis part à la chasse, guidé par sa vue, son odorat et les ampoules de Lorenzini qui détectent les champs électriques émis par les proies cachées, des poissons comme ce Caranx ruber le suit pour lui dérober commodément sa nourriture en tirant ainsi profit de l’avantage offert par son activité de recherche © www.carlosestape.photoshelter
Comme c’est le cas pour Mobula birostris le mâle, pendant l’accouplement, attrape avec sa bouche le bord de la nageoire pectorale de la femelle et se déplace ensuite sous son corps en adoptant une position ventre contre ventre afin d’introduire un de ses deux ptérygopodes dans le cloaque de la femelle. Le couple peut être entouré par d’autres mâles qui nagent autour et cherchent à se rapprocher. On a également observé des morsures réciproques des nageoires pectorales.
La reproduction de Urobatis jamaicensis s’effectue en deux périodes au cours de l’année si bien que l’on décrit cette espèce comme étant caractérisée par un cycle de reproduction biannuel. La présence chez les juvéniles d’une languette charnue sur le bord intérieur du spiracle, un conformation qui disparaît avant ou peu après la naissance, a été interprétée comme pouvant être une adaptation à une alimentation intra-utérine. Le lambeau de peau pourrait en effet contribuer à l’acheminement vers le spiracle de la sécrétion nutritive de l’utérus appelée “uterine milk”.

Une femelle, plus grande, et deux prétendants. Celui qui attrape en premier le bord de sa pectorale en se mettant ventre contre ventre mènera l’accouplement à son terme © Jim Lyle
Sa taille à la naissance est d’environ 15 cm. On a enregistré une longévité maximale de 14 ans. Sa résilience est très faible, le temps minimal nécessaire au doublement de ses effectifs étant supérieur à14 ans. Sa vulnérabilité à la pêche est, quant à elle, moyennement élevée et s’élève à 50 sur une échelle de 100. Ses effectifs sont toutefois jugés stables et Urobatis jamaicensis figure donc en tant que “LC, Least Concern”, c’est-à-dire “Préoccupation mineure”, dans la Liste Rouge de l’UICN des espèces menacées. La dernière estimation qui a été fournie date du 21 juin 2019.
Synonymes
Raia jamaicensis Cuvier, 1816; Urolophus jamaicensis (Cuvier, 1816); Trygonobatus torpedinus Desmarest, 1823; Urobatis sloani vermiculatus Garman, 1913.
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